Essay attributed to Étienne de La Boétie, first published in its entirety in 1576, in volume III of Mémoires de l'estat de France sous Charles IX
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    D E   L A   S E R V I T U D E
    volontaire

    D'avoir plusieurs seigneurs aucun bien ie n'y voy;
      Qu'un, sans plus, soit le maistre, & qu'un seul soit le roy,

    ce disoit Ulisse en Homere, parlant en public. S'il n'eust rien plus dit, sinon,

    D'avoir plusieurs seigneurs aucun bien ie n'y voy,

    c'estoit autant bien dit que rien plus; mais, au lieu que, pour le raisonner, il falloit dire que la domination de plusieurs ne pouvoit estre bonne, puisque la puissance d'un seul, deslors qu'il prend ce tiltre de maistre, est dure et desraisonnable, il est allé adiouster, tout au rebours,

    Qu'un, sans plus, soit le maistre, & qu'un seul soit le roy.

    Il en faudroit, d'aventure, excuser Ulisse, auquel possible lors estoit besoin d'user de ce langage pour appaiser la revolte de l'armee; conformant, ie croy, son propos plus au temps qu'à la verité. Mais, à parler à bon escient, c'est un extreme malheur d'estre subiect à un maistre, duquel on ne se peut iamais asseurer qu'il soit bon, puisqu'il est tousiours en sa puissance d'estre mauvais quand il voudra; et d'avoir plusieurs maistres, c'est, autant qu'on en a, autant de fois estre extremement malheureux. Si ne veux ie pas, pour ceste heure, debattre ceste question tant pourmenée, si les autres façons de republique sont meilleures que la monarchie, ancore voudrois ie sçavoir, avant que mettre en doute quel rang la monarchie doit avoir entre les republicques, si elle en y doit avoir aucun, pour ce qu'il est malaisé de croire qu'il y ait rien de public en ce gouvernement, où tout est à un. Mais ceste question est reservée pour un autre temps, et demanderoit bien son traité à part, ou plustost ameneroit quand et soy toutes les disputes politiques.

    Pour ce coup, ie ne voudrois sinon entendre comm'il se peut faire que tant d'hommes, tant de bourgs, tant de villes, tant de nations endurent quelque fois un tyran seul, qui n'a puissance que celle qu'ils lui donnent; qui n'a pouvoir de leur nuire, sinon tant qu'ils ont vouloir de l'endurer; qui ne sçavroit leur faire mal aucun, sinon lors qu'ils aiment mieulx le souffrir que lui contredire. Grand' chose certes, et toutesfois si commune qu'il s'en faut de tant plus douloir et moins s'esbahir, voir un million d'hommes servir miserablement, aiant le col sous le ioug, non pas contrains par une plus grande force, mais aucunement (ce semble) enchantés et charmes par le nom seul d'un, duquel ils ne doivent ni craindre la puissance, puis qu'il est seul, ny aimer les qualités, puis qu'il est en leur endroit inhumain et sauvage. La foiblesse d'entre nous hommes est telle, qu'il faut souvent que nous obeissions à la force; il est besoin de temporiser, nous ne pouvons pas tousiours estre les plus forts. Doncques, si une nation est contrainte par la force de la guerre de servir à un, comme la cité d'Athenes aus trente tirans, il ne se faut pas esbahir qu'elle serve, mais se plaindre de l'accident; ou bien plustost ne s'esbahir ni ne s'en plaindre mais porter le mal patiemment et se reserver à l'advenir à meilleure fortune.

    Nostre nature est ainsi, que les communs devoirs de l'amitié emportent une bonne partie du cours de nostre vie; il est raisonnable d'aimer la vertu, d'estimer les beaus faicts, de reconnoistre le bien d'où l'on l'a receu, et diminuer souvent de nostre aise pour augmenter l'honneur et avantage de celui qu'on aime et qui le merite, Ainsi doncques, si les habitans d'un païs ont trouvé quelque grand personnage qui leur ait monstré par espreuve une grand preveoiance pour les garder, une grand' hardiesse pour les defendre, un grand soing pour les gouverner; si, de là en avant ils s'apprivoisent de lui obeir et s'en fier tant que de lui donner quelques avantages, ie ne sçay si ce seroit sagesse, de tant qu'on l'oste de là où il faisoit bien, pour l'avancer en lieu où il pourra mal faire; mais certes sy ne pourroit il faillir d'y avoir de la bonté, de ne craindre point mal de celui duquel on n'a receu que bien.

    Mais, ô bon Dieu! que peut estre cela? comment dirons nous que cela s'appelle? quel malheur est celui là? quel vice, ou plustost quel malheureux vice? voir un nombre infini de personnes, non pas obeir, mais servir; non pas estre gouvernés, mais tirannisés; n'aians ni biens, ni parens, femmes ny enfans, ni leur vie mesme qui soit à eux! souffrir les pilleries, les paillardises, les cruautés, non pas d'une armée, non pas d'un camp barbare contre lequel il faudroit despendre son sang et sa vie devant, mais d'un seul; non pas d'un Hercule ny d'un Samson, mais d'un seul hommeau, et le plus souvent le plus lasche et femelin de la nation; non pas accoustumé à la poudre des batailles, mais ancore à grand peine au sable des tournois; non pas qui puisse par force commander aux hommes, mais tout empesché de servir vilement à la moindre femmelette! Appellerons nous cela lascheté? dirons nous que ceux qui servent soient couards et recreus? Si deux, si trois, si quatre ne se defendent d'un, cela est estrange, mais toutesfois possible; bien pourra l'on dire lors, à bon droict, que c'est faute de cœur. Mais si cent, si mille endurent d'un seul, ne dira l'on pas qu'ils ne veulent point, non qu'ils n'osent pas se prendre à luy, et que c'est non couardise, mais plustost mespris ou desdain? Si l'on void, non pas cent, non pas mille hommes mais cent païs, mille villes, un million d'hommes, n'assaillir pas un seul, duquel le mieulx traité de tous en reçoit ce mal d'estre serf et esclave, comment pourrons nous nommer cela? est ce lascheté? Or, il y a en tous vices naturellement quelque borne, outre laquelle ils ne peuvent passer: deux peuvent craindre un, et possible dix; mais mille, mais un million, mais mille villes, si elles ne se deffendent d'un, cela n'est pas couardise, elle ne va point iusques là; non plus que la vaillance ne s'estend pas qu'un seul eschelle une forteresse, qu'il assaille une armée, qu'il conqueste un roiaume. Doncques quel monstre de vice est cecy qui ne merite pas ancore le tiltre de couardise, qui ne trouve point de nom asses vilain, que la nature desadvoue avoir fait et la langue refuse de nommer?

    Qu'on mette d'un costé cinquante mil hommes en armes, d'un autre autant; qu'on les range en bataille; qu'ils viennent à se ioindre, les uns libres combattans pour leur franchise, les autres pour la leur oster: ausquels promettra l'on par coniecture la victoire? lesquels pensera l'on qui plus gaillardement iront au combat, ou ceux qui esperent pour guerdon de leurs peines l'entretenement de leur liberté, ou ceux qui ne peuvent attendre autre loyer des coups qu'ils donnent ou qu'ils reçoivent que la servitude d'autrui? Les uns ont tousiours devant les yeulx le bon heur de la vie passée, l'attente de pareil aise a l'advenir; il ne leur souvient pas tant de ce peu qu'ils endurent, le temps que dure une bataille, comme de ce qu'il leur conviendra à iamais endurer, à eux, à leurs enfans, et à toute la posterité. Les autres n'ont rien qui les enhardie qu'une petite pointe de convoitise, qui se rebousche soudain contre le danger et qui ne peut estre si ardante que elle ne se doive, ce semble, esteindre de la moindre goutte de sang qui sorte de leurs plaies. Aus batailles tant renommées de Miltiade, de Leonide, de Themistocle, qui ont esté données deux mil ans y a et qui sont ancores auiourd'hui aussi fresches en la memoire des livres et des hommes comme si c'eust esté l'aultr'hier, qui furent données en Grece pour le bien des Grecs et pour l'exemple de tout le monde, qu'est ce qu'on pense qui donna à si petit nombre de gens, comme estoient les Grecs, non le pouvoir, mais le cœur de soustenir la force de tant de navires que la mer mesme en estoit chargée, de defaire tant de nations, qui estoient en si grand nombre que l'escadron des Grecs n'eust pas fourni, s'il eust fallu, des cappitaines aus armees des ennemis, sinon qu'il semble qu'à ces glorieux iours là ce n'estoit pas tant la bataille des Grecs contre les Perses, comme la victoire de la liberté sur la domination, de la franchise sur la convoitise?

    C'est chose estrange d'ouïr parler de la vaillance que la liberté met dans le cœur de ceux qui la deffendent; mais ce qui se fait en tous païs, par tous les hommes, tous les iours, qu'un homme mastine cent mille, et les prive de leur liberté, qui le croiroit, s'il ne faisoit que l'ouïr dire et non le voir? et, s'il ne se faisoit qu'en païs estranges et lointaines terres, et qu'on le dit, qui ne penseroit que cela fut plustost feint et trouvé que non pas veritable? Encores ce seul tiran, il n'est pas besoin de le combattre, il n'est pas besoin de le defaire, il est de soymesme defait, mais que le païs ne consente à sa servitude; il ne faut pas lui oster rien, mais ne lui donner rien; il n'est pas besoin que le païs se mette en peine de faire rien pour soy, pourvue qu'il ne face rien contre soy. Ce sont donc les peuples mesmes qui se laissent ou plustost se font gourmander, puis qu'en cessant de servir ils en seroient quittes; c'est le peuple qui s'asservit, qui se coupe la gorge, qui aiant le chois ou d'estre serf ou d'estre libre, quitte sa franchise et prend le ioug, qui consent à son mal, ou plustost le pourchasse. S'il lui coustoit quelque chose à recouvrer sa liberté, ie ne l'en presserois point, combien qu'est ce que l'homme doit avoir plus cher que de se remettre en son droit naturel, et, par maniere de dire, de beste revenir homme; mais ancore ie ne desire pas en lui si grande hardiesse; ie lui permets qu'il aime mieux une ie ne sçay quelle seureté de vivre miserablement qu'une douteuse esperance de vivre à son aise. Quoi? si pour avoir liberté il ne faut que la desirer, s'il n'est besoin que d'un simple vouloir, se trouvera il nation au monde qui l'estime ancore trop chere, la pouvant gaigner d'un seul souhait, et qui pleigne sa volonté à recouvrer le bien lequel il devroit racheter au prix de son sang, et lequel perdu, tous les gens d'honneur doivent estimer la vie desplaisante, et la mort salutaire? Certes, comme le feu d'une petite estincelle devient grand et tousiours se renforce, et plus il trouve de bois, plus il est prest d'en brusler, et sans qu'on y mette de l'eaue pour l'esteindre, seulement en n'y mettant plus de bois, n'aiant plus que consommer, il se consomme soymesme et vient sans force aucune et non plus feu: pareillement les tirans, plus ils pillent, plus ils exigent, plus ils ruinent et destruisent, plus on leur baille, plus on les sert, de tant plus ils se fortiffient et deviennent tousiours plus forts et plus frais pour aneantir et destruire tout; et si on ne leur baille rien, si on ne leur obeït point, sans combattre, sans frapper, ils demeurent nuds et deffaits et ne sont plus rien, sinon que comme la racine, n'aïans plus d'humeur ou aliment, la branche devient seche et morte.

    Les hardis, pour acquerir le bien qu'ils demandent, ne craignent point le dangier; les advisés ne refusent point la peine: les lasches et engourdis ne sçavent ni endurer le mal, ni recouvrer le bien; ils s'arrestent en cela de les souhaitter, et la vertu d'y pretendre leur est ostée par leur lascheté; le desir de l'avoir leur demeure par la nature. Ce desir, ceste volonte est commune aus sages et aus indiscrets, aus courageus et aus couars, pour souhaitter toutes choses qui, estant acquises, les rendroient heureus et contens: une seule chose en est à dire, en laquelle ie ne sçay comment nature defaut aus hommes pour la desirer, c'est la liberté, qui est toutesfois un bien si grand et si plaisant, qu'elle perdue, tous les maus viennent à la file, et les biens mesme qui demeurent apres elle perdent entierement leur goust et sçaveur, corrompus par la servitude: la seule liberté, les hommes ne la desirent point, non pour autre raison, ce semble, sinon que s'ils la desiroient, ils l'auroient, comme s'ils refusoient de faire ce bel acquest, seulement par ce qu'il est trop aisé.

    Pauvres et miserables peuples insensés, nations opiniastres en vostre mal et aveugles en vostre bien, vous vous laisses emporter devant vous le plus beau et le plus clair de vostre revenu, piller vos champs, voller vos maisons et les despouiller des meubles anciens et paternels! vous vivés de sorte que vous ne vous pouves vanter que rien soit à vous; et sembleroit que meshui ce vous seroit grand heur de tenir à ferme vos biens, vos familles et vos vies; et tout ce degast, ce malheur, ceste ruine vous vient, non pas des ennemis, mais certes oui bien de l'ennemy, et de celui que vous faites si grand qu'il est, pour lequel vous alles si courageusement à la guerre, pour la grandeur duquel vous ne refuses point de presenter à la mort vos personnes. Celui qui vous maistrise tant n'a que deux yeulx, n'a que deus mains, n'a qu'un corps, et n'a autre chose que ce qu'a le moindre homme du grand et infini nombre de vos villes, sinon que l'avantage que vous luy faites pour vous destruire. D'où a il pris tant d'yeulx, dont il vous espie, si vous ne les luy baillés? comment a il tant de mains pour vous fraper, s'il ne les prend de vous? Les pieds dont il foule vos cités, d'où les a il, s'ils ne sont des vostres? Comment a il aucun pouvoir sur vous, que par vous? Comment vous oseroit il courir sus, s'il n'avoit intelligence avec vous? Que vous pourroit il faire, si vous n'estiés receleurs du larron qui vous pille, complices du meurtrier qui vous tue et traistres à vous mesmes? Vous semés vos fruicts, afin qu'il en face le degast; vous meublés et remplissés vos maisons, afin de fournir à ses pilleries; vous nourrissés vos filles, afin qu'il ait de quoy saouler sa luxure; vous nourrissés vos enfans, afin que, pour le mieulx qu'il leur sçavroit faire, il les mene en ses guerres, qu'il les conduise à la boucherie, qu'il les face les ministres de ses convoitises et les executeurs de ses vengeances; vous rompés à la peine vos personnes, afin qu'il se puisse mignarder en ses delices et se veautrer dans les sales et vilains plaisirs; vous vous affoiblissés, afin de le rendre plus fort et roide à vous tenir plus courte la bride; et de tant d'indignités que les bestes mesmes ou ne les sentiroient point, ou ne l'endureroient point, vous pouvés vous en delivrer, si vous l'essaiés, non pas de vous en delivrer, mais seulement de le vouloir faire. Soiés resolus de ne servir plus, et vous voilà libres. Ie ne veux pas que vous le poussies ou l'esbranlies, mais seulement ne le soustenés plus, et vous le verres, comme un grand colosse à qui on a desrobé la base, de son pois mesme fondre en bas et se rompre.

    Mais certes les medecins conseillent bien de ne mettre pas la main aux plaies incurables, et ie ne fais pas sagement de vouloir prescher en cecy le peuple qui a perdu, long temps a, toute congnoissance, et duquel, puis qu'il ne sent plus son mal, cela monstre assés que sa maladie est mortelle. Cherchons donc par coniecture, si nous en pouvons trouver, comment s'est ainsi si avant enracinée ceste opiniastre volonte de servir, qu'il semble maintenant que l'amour mesme de la liberté ne soit pas si naturelle.

    Premierement, cela est, comme ie croy, hors de doute que si nous vivions avec les droits que la nature nous a donné et avec les enseignemens qu'elle nous apprend, nous serions naturellement obeïssans aus parens, subiets à la raison, et serfs de personne. De l'obeïssance que chacun, sans autre advertissement que de son naturel, porte à ses pere et mere, tous les hommes s'en sont tesmoins, chacun pour soy; de la raison si elle nait avec nous, ou non, qui est une question debattue à fons par les academiques et touchée par toute l'escole des philosophes. Pour ceste heure ie ne penserai point faillir en disant cela, qu'il y a en nostre ame quelque naturelle semence de raison, laquelle, entretenue par bon conseil et coustume, florit en vertu, et, au contraire, souvent ne pouvant durer contre les vices survenus, estouffée, s'avorte. Mais certes, s'il y a rien de clair ni d'apparent en la nature et où il ne soit pas permis de faire l'aveugle, c'est cela que la nature, la ministre de Dieu, la gouvernante des hommes, nous a tous faits de mesme forme et, comme il semble, à mesme moule, afin de nous entreconnoistre tous pour compaignons ou plustost pour freres; et si faisant les partages des presens qu'elle nous faisoit, elle a fait quelque avantage de son bien, soit au corps ou en l'esprit, aus uns plus qu'aus autres, si n'a elle pourtant entendu nous mettre en ce monde comme dans un camp clos, et n'a pas envoié icy bas les plus forts ny les plus avisez, comme des brigans armés dans une forest, pour y gourmander les plus foibles; mais plustost faut il croire que, faisant ainsi les parts aus uns plus grandes, aus autres plus petites, elle vouloit faire place à la fraternelle affection, afin qu'elle eut où s'emploier, aians les uns puissance de donner aide, les autres besoin d'en recevoir. Puis doncques que ceste bonne mere nous a donné à tous toute la terre pour demeure, nous a tous logés aucunement en mesme maison, nous a tous figurés a mesme patron, afin que chacun se peust mirer et quasi reconnoistre l'un dans l'autre; si elle nous a donné à tous ce grand present de la voix et de la parolle pour nous accointer et fraterniser davantage, et faire, par la commune et mutuelle declaration de nos pensées, une communion de nos volontés; et si elle a tasché par tous moiens de serrer et estreindre si fort le nœud de nostre alliance et société; si elle a monstré, en toutes choses, qu'elle ne vouloit pas tant nous faire tous unis que tous uns, il ne faut pas faire doute que nous ne soions naturellement libres, puis que nous sommes tous compaignons, et ne peut tomber en l'entendement de personne que nature ait mis aucun en servitude, nous aians tous mis en compaignie.

    Mais, à la verité, c'est bien pour neant de debattre si la liberté est naturelle, puis qu'on ne peut tenir aucun en servitude sans lui faire tort, et qu'il n'i a rien si contraire au monde à la nature, estant toute raisonnable, que l'iniure. Reste doncques la liberté estre naturelle, et par mesme moien, à mon advis, que nous ne sommes pas nez seulement en possession de nostre franchise, mais aussi avec affection de la deffendre. Or, si d'aventure nous faisons quelque doute en cela, et sommes tant abastardis que ne puissions reconnoistre nos biens ni semblablement nos naïfves affections, il faudra que ie vous face l'honneur qui vous appartient, et que ie monte, par maniere de dire, les bestes brutes en chaire, pour vous enseigner vostre nature et condition. Les bestes, ce maid' Dieu! si les hommes ne font trop les sourds, leur crient: Vive liberté! Plusieurs en y a d'entre elles qui meurent aussi tost qu'elles sont prises: comme le poisson quitte la vie aussi tost que l'eaue, pareillement celles là quittent la lumiere et ne veulent point survivre à leur naturelle franchise. Si les animaus avoient entre eulx quelques preeminences, ils feroient de celles là leur noblesse. Les autres, des plus grandes iusques aus plus petites, lors qu'on les prend, font si grand' resistence d'ongles, de cornes, de bec et de pieds, qu'elles declarent assés combien elles tiennent cher ce qu'elles perdent; puis, estans prises, elles nous donnent tant de signes apparens de la congnoissance qu'elles ont de leur malheur, qu'il est bel à voir que dores en là ce leur est plus languir que vivre, et qu'elles continuent leur vie plus pour plaindre leur aise perdue que pour se plaire en servitude. Que veut dire autre chose l'elephant qui, s'estant deffendu iusques à n'en pouvoir plus, n'i voiant plus d'ordre, estant sur le point d'estre pris, il enfonce ses machoires, et casse ses dents contre les arbres, sinon que le grand desir qu'il a de demourer libre, ainsi qu'il est, luy fait de l'esprit et l'advise de marchander avec les chasseurs si, pour le pris de ses dens, il en sera quitte, et s'il sera receu à bailler son ivoire, et paier ceste rançon pour sa liberté? Nous apastons le cheval deslors qu'il est né pour l'apprivoiser à servir; et si ne le sçavons nous si bien flatter que, quand ce vient à le domter, il ne morde le frein, qu'il ne rue contre l'esperon, comme (ce semble) pour monstrer à la nature et tesmoigner au moins par là que, s'il sert, ce n'est pas de son gré, ains par nostre contrainte. Que faut il donc dire?

    Mesmes les bœufs soubs le pois du ioug geignent,
    Et les oiseaus dans la caige se pleignent;

    comme i'ai dit autresfois, passant le temps à nos rimes françoises: car ie ne craindray point, escrivant à toi, ô Longa, mesler de mes vers, desquels ie ne te lis iamais que, pour le semblant que tu fais de t'en contenter, tu ne m'en faces tout glorieus. Ainsi donc, puisque toutes choses qui ont sentiment, deslors qu'elles l'ont, sentent le mal de la suietion, et courent apres la liberté; puisque les bestes, qui ancore sont faites pour le service de l'homme, ne se peuvent accoustumer à servir qu'avec protestation d'un desir contraire, quel mal encontre a esté cela qui a peu tant denaturer l'homme, seul né, de vrai, pour vivre franchement, et lui faire perdre la souvenance de son premier estre et le desir de le reprendre?

    Il y a trois sortes de tirans: les uns ont le roiaume par election du peuple, les autres par la force des armes, les autres par succession de leur race. Ceus qui les ont acquis par le droit de la guerre, ils s'y portent ainsi qu'on connoit bien qu'ils sont (comme l'on dit) en terre de conqueste. Ceus là qui naissent rois, ne sont pas communement gueres meilleurs, ains estans nés et nourris dans le sein de la tirannie, tirent avec le lait la nature du tiran, et font estat des peuples qui sont soubs eus comme de leurs serfs hereditaires; et, selon la complexion à laquelle ils sont plus enclins, avares ou prodigues, tels qu'ils sont, ils font du royaume comme de leur heritage. Celui à qui le peuple a donné l'estat devroit estre, ce me semble, plus supportable, et le seroit, comme ie croy, n'estoit que deslors qu'il se voit eslevé par dessus les autres, flatté par ie ne sçay quoy qu'on appelle la grandeur, il delibere de n'en bouger point: communement celui là fait estat de rendre à ses enfans la puissance que le peuple lui a baillé; et deslors que ceus là ont pris ceste opinion, c'est chose estrange de combien ils passent en toutes sortes de vices et mesmes en la cruauté, les autres tirans, ne voians autre moien pour asseurer la nouvelle tirannie que d'estreindre si fort la servitude et estranger tant leurs subiects de la liberté, qu'ancore que la memoire en soit fresche, ils la leur puissent faire perdre. Ainsi, pour en dire la verité, ie voi bien qu'il y a entr'eus quelque difference, mais de chois, ie n'i en vois point; et estant les moiens de venir aus regnes divers, tousiours la façon de regner est quasi semblable: les esleus, comme s'ils avoient pris des toreaus à domter, ainsi les traictent ils; les conquerans en font comme de leur proie; les successeurs pensent d'en faire ainsi que de leurs naturels esclaves.

    Mais à propos, si d'avanture il naissoit auiourd'huy quelques gens tous neufs, ni accoustumes à la subiection, ni affriandés à la liberté, et qu'ils ne sçeussent que c'est ni de l'un ni de l'autre, ni à grand peine des noms; si on leur presentoit ou d'estre serfs, ou vivre francs, selon les loix desquelles ils ne s'accorderoient: il ne faut pas faire doute qu'ils n'aimassent trop mieulx obeïr à la raison seulement que servir à un homme; sinon possible que ce fussent ceux d'Israël qui, sans contrainte ni aucun besoin, se firent un tiran: duquel peuple ie ne lis iamais l'histoire que ie n'en aye trop grand despit, et quasi iusques à en devenir inhumain pour me resiouïr de tant de maus qui lui en advindrent. Mais certes tous les hommes, tant qu'ils ont quelque chose d'homme, devant qu'ils se laissent assuietir, il faut l'un des deus, qu'ils soient contrains ou deceus: contrains par les armes estrangeres, comme Sparthe ou Athenes par les forces d'Alexandre, ou par les factions, ainsi que la seigneurie d'Athenes estoit devant venue entre les mains de Pisistrat. Par tromperie perdent ils souvent la liberté, et, en ce, ils ne sont pas si souvent seduits par autrui comme ils sont trompés par eus mesmes: ainsi le peuple de Siracuse, la maistresse ville de Sicile (on me dit qu'elle s'appelle auiourd'hui Sarragousse), estant pressé par les guerres, inconsiderement ne mettant ordre qu'au danger present, esleva Denis, le premier tiran, et lui donna la charge de la conduite de l'armée, et ne se donna garde qu'il l'eut fait si grand que ceste bonne piece là, revenant victorieus, comme s'il n'eust pas vaincu ses ennemis, mais ses citoiens, se feit de cappitaine roy, et de roy tiran. Il n'est pas croiable comme le peuple, deslors qu'il est assuietti, tombe si soudain en un tel et si profond oubly de la franchise, qu'il n'est pas possible qu'il se resveille pour la ravoir, servant si franchement et tant volontiers qu'on diroit, à le voir, qu'il a non pas perdu sa liberté, mais gaigné sa servitude. Il est vrai qu'au commencement on sert contraint et vaincu par la force; mais ceus qui viennent apres servent sans regret et font volontiers ce que leurs devanciers avoient fait par contrainte. C'est cela, que les hommes naissans soubs le ioug, et puis nourris et eslevés dans le servage, sans regarder plus avant, se contentent de vivre comme ils sont nés, et ne pensans point avoir autre bien ni autre droict que ce qu'ils ont trouvé, ils prennent pour leur naturel l'estat de leur naissance. Et toutesfois il n'est point d'heritier si prodigue et nonchalant que quelque fois ne passe les yeulx sur les registres de son pere, pour voir s'il iouïst de tous les droicts de sa succession, ou si l'on a rien entrepris sur lui ou son predecesseur. Mais certes la coustume, qui a en toutes choses grand pouvoir sur nous, n'a en aucun endroit si grand vertu qu'en cecy, de nous enseigner à servir et, comme l'on dit de Mitridat qui se fit ordinaire à boire le poison, pour nous apprendre à avaler et ne trouver point amer le venin de la servitude. L'on ne peut pas nier que la nature n'ait en nous bonne part, pour nous tirer là où elle veut et nous faire dire bien ou mal nez; mais si faut il confesser qu'elle a en nous moins de pouvoir que la coustume: pource que le naturel, pour bon qu'il soit, se perd s'il n'est entretenu; et la nourriture nous fait tousiours de sa façon, comment que ce soit, maugré la nature. Les semences de bien que la nature met en nous sont si menues et glissantes qu'elles ne peuvent endurer le moindre heurt de la nourriture contraire; elles ne s'entretiennent pas si aisement comme elles s'abatardissent, se fondent et viennent à rien: ne plus ne moins que les arbres fruictiers, qui ont bien tous quelque naturel à part, lequel ils gardent bien si on les laisse venir, mais ils le laissent aussi tost pour porter d'autres fruicts estrangiers et non les leurs, selon qu'on les ente. Les herbes ont chacune leur propriété, leur naturel et singularité; mais toutesfois le gel, le temps, le terroir ou la main du iardinier y adioustent ou diminuent beaucoup de leur vertu: la plante qu'on a vue en un endroit, on est ailleurs empesché de la reconnoistre. Qui verroit les Venitiens, une poignée de gens vivans si librement que le plus meschant d'entr'eulx ne voudroit pas estre le roy de tous, ainsi nés et nourris qu'ils ne reconnoissent point d'autre ambition sinon à qui mieulx advisera et plus soigneusement prendra garde à entretenir la liberté, ainsi appris et faits des le berceau qu'ils ne prendroient point tout le reste des felicités de la terre pour perdre le moindre de leur franchise; qui aura veu, dis-ie, ces personnages là, et au partir de là s'en ira aus terres de celui que nous appellons Grand Seigneur, voiant là les gens qui ne veulent estre nez que pour le servir, et qui pour maintenir sa puissance abandonnent leur vie, penseroit il que ceus là et les autres eussent un mesme naturel, ou plustost s'il n'estimeroit pas que, sortant d'une cité d'hommes, il estoit entré dans un parc de bestes? Licurgue, le policeur de Sparte, avoit nourri, ce dit on, deux chiens, tous deux freres, tous deux allaités de mesme laict, l'un engraisse en la cuisine, l'autre accoustumé par les champs au son de la trompe et du huchet, voulant monstrer au peuple lacedemonien que les hommes sont tels que la nourriture les fait, mit les deus chiens en plain marché, et entr'eus une soupe et un lievre: l'un courut au plat et l'autre au lievre. Toutesfois, dit-il, si sont ils freres. Doncques celui là, avec ses loix et sa police, nourrit et feit si bien les Lacedemoniens, que chacun d'eux eut plus cher de mourir de mille morts, que de reconnoistre autre seigneur que la loy et la raison.

    Ie prens plaisir de ramentevoir un propos que tindrent iadis un des favoris de Xerxes, le grand roy des Persans, et deux Lacedemoniens. Quand Xerxe faisoit les appareils de sa grande armée pour conquérir la Grece, il envoia ses ambassadeurs par les cités gregeoises demander de l'eau et de la terre: c'estoit la façon que les Persans avoient de sommer les villes de se rendre à eus. A Athenes ni à Sparte n'envoia il point, pource que ceus que Daire, son pere, y avoit envoié, les Atheniens et les Spartains en avoient ietté les uns dedans les fossés, les autres dans les puits, leur disants qu'ils prinsent hardiment de là de l'eaue et de la terre pour porter à leur prince: ces gens ne pouvoient soufrir que, de la moindre parole seulement, on touchast à leur liberté. Pour en avoir ainsi usé, les Spartains congneurent qu'ils avoient encouru la haine des dieus, mesme de Talthybie, le dieu des herauds: ils s'adviserent d'envoyer à Xerxe, pour les appaiser, deus de leurs citoiens, pour se presenter à lui, qu'il feît d'eulx à sa guise, et se paiat de là pour les ambassadeurs qu'ils avoient tué à son pere. Deux Spartains, l'un nommé Sperte et l'autre Bulis, s'offrirent de leur gré pour aller faire ce paiement. De fait ils y allerent, et en chemin ils arriverent au palais d'un Persan, qu'on nommoit Indarne, qui estoit lieutenant du roy en toutes les villes d'Asie qui sont sur les costes de la mer. Il les recueillit fort honnorablement et leur fit grand chere et, apres plusieurs propos tombans de l'un de l'autre, il leur demanda pourquoy ils refusoient tant l'amitié du roy. Voiés, dit il, Spartains, et connoisses par moy comment le roy sçait honorer ceulx qui le valent, et pensés que si vous estiez à lui, il vous feroit de mesme: si vous estiés à lui et qu'il vous eust connu, il n'i a celui d'entre vous qui ne fut seigneur d'une ville de Grece. — En cecy, Indarne, tu ne nous sçavrois donner bon conseil, dirent les Lacedemoniens, pource que le bien que tu nous promets, tu l'as essaié, mais celui dont nous iouissons, tu ne sçais que c'est: tu as esprouvé la faveur du roy; mais de la liberté, quel goust elle a, combien elle est douce, tu n'en sçais rien. Or, si tu en avois tasté, toymesme nous conseillerois de la defendre, non pas avec la lance et l'escu, mais avec les dens et les ongles. Le seul Spartain disoit ce qu'il falloit dire, mais certes et l'un et l'autre parloit comme il avoit esté nourry; car il ne se pouvoit faire que le Persan eut regret à la liberté, ne l'aiant iamais eue, ni que le Lacedemonien endurast la suietion, aiant gousté de la franchise.

    Caton l'Utiquain, estant ancore enfant et sous la verge, alloit et venoit souvent ches Sylla le dictateur, tant pource qu'à raison du lieu et maison dont il estoit, on ne lui refusoit iamais la porte, qu'aussi ils estoient proches parens. Il avoit tousiours son maistre quand il y alloit, comme ont accoustumé les enfans de bonne maison. Il s'aperceut que dans l'hostel de Sylla, en sa presence ou par son commandement, on emprisonnoit les uns, on condamnoit les autres; l'un estoit banni, l'autre estranglé; l'un demandoit la confiscation d'un citoien, l'autre la teste; en somme, tout y alloit non comme ches un officier de ville, mais comme ches un tiran de peuple, et c'estoit non pas un parquet de iustice, mais un ouvroir de tirannie. Si dit lors à son maistre ce ieune gars, que ne me donnés vous un poignard? Ie le cacherai sous ma robe: ie entre souvent dans la chambre de Sylla avant qu'il soit levé, i'ay le bras assés fort pour en despescher la ville. Voilà certes une parole vraiment appartenante à Caton: c'estoit un commencement de ce personnage, digne de sa mort. Et neantmoins qu'on ne die ni son nom ni son païs, qu'on conte seulement le fait tel qu'il est, la chose mesme parlera et iugera l'on, à belle aventure, qu'il estoit Romain et né dedans Romme, et lors qu'elle estoit libre. A quel propos tout ceci? Non pas certes que i'estime que le païs ni le terroir y facent rien, car en toutes contrées, en tout air, est amere la suietion et plaisant d'estre libre; mais par ce que ie suis d'advis qu'on ait pitié de ceux qui, en naissant, se sont trouves le ioug au col, ou bien que on les excuse, ou bien qu'on leur pardonne, si, n'aians veu seulement l'ombre de la liberté et n'en estans point avertis, ils ne s'apperçoivent point du mal que ce leur est d'estre esclaves. S'il y avoit quelque païs, comme dit Homere des Cimmeriens, où le soleil se monstre autrement qu'à nous, et apres leur avoir esclairé six mois continuels, il les laisse sommeillans dans l'obscurité sans les venir revoir de l'autre demie année, ceux qui naistroient pendant ceste longue nuit, s'ils n'avoient pas oui parler de la clarté, s'esbaïroit on si, n'aians point veu de iours, ils s'accoustumoient aus tenebres où ils sont nez, sans desirer la lumiere? On ne plaint iamais ce que l'on n'a iamais eu, et le regret ne vient point sinon qu'apres le plaisir, et tousiours est, avec la congnoissance du mal, la souvenance de la ioie passée. La nature de l'homme est bien d'estre franc et de le vouloir estre, mais aussi sa nature est telle que naturellement il tient le pli que la nourriture lui donne.

    Disons donc ainsi, qu'à l'homme toutes choses lui sont comme naturelles, à quoy il se nourrit et accoustume; mais cela seulement lui est naïf, à quoi sa nature simple et non altérée l'appelle: ainsi la premiere raison de la servitude volontaire, c'est la coustume: comme des plus braves courtaus, qui au commencement mordent le frein et puis s'en iouent, et là où n'a gueres ruoient contre la selle, ils se parent maintenant dans les harnois et tous fiers se gorgiasent soubs la barde. Ils disent qu'ils ont esté tousiours subiects; que leurs peres ont ainsi vescu; ils pensent qu'ils sont tenus d'endurer le mal et se font acroire par exemples, et fondent eus mesmes soubs la longueur du tems la possession de ceux qui les tirannisent; mais pour vrai, les ans ne donnent iamais droit de mal faire, ains agrandissent l'iniure. Tousiours s'en trouve il quelques uns, mieulx nés que les autres, qui sentent le pois du ioug et ne se peuvent tenir de le secouer; qui ne s'apprivoisent iamais de la subietion, et qui tousiours, comme Ulisse, qui par mer et par terre cherchoit tousiours de voir de la fumée de sa case, ne se peuvent tenir d'aviser à leurs naturels privileges et de se souvenir de leurs predecesseurs et de leur premier estre; ce sont volontiers ceus là qui, aians l'entendement net et l'esprit clairvoiant, ne se contentent pas, comme le gros populas, de regarder ce qui est devant leurs pieds s'ils n'advisent et derriere et devant et ne rememorent ancore les choses passées pour iuger de celles du temps advenir et pour mesurer les presentes; ce sont ceus qui, aians la teste d'eus mesmes bien faite, l'ont ancore polie par l'estude et le sçavoir. Ceus là, quand la liberté seroit entierement perdue et toute hors du monde, l'imaginent et la sentent en leur esprit, et ancore la savourent, et la servitude ne leur est de goust, pour tant bien qu'on l'accoustre.

    Le grand Turc s'est bien avisé de cela, que les livres et la doctrine donnent, plus que toute autre chose, aus hommes le sens et l'entendement de se reconnoistre et d'haïr la tirannie; i'entens qu'il n'a en ses terres gueres de gens sçavans ni n'en demande. Or, communement, le bon zele et affection de ceux qui ont gardé maugré le temps la devotion à la franchise, pour si grand nombre qu'il y en ait, demeure sans effect pour ne s'entrecongnoistre point: la liberté leur est toute ostée, sous le tiran, de faire, de parler et quasi de penser; ils deviennent tous singuliers en leurs fantasies. Doncques Mome, le Dieu moqueur, ne se moqua pas trop quand il trouva cela à redire en l'homme que Vulcan avoit fait, dequoi il ne lui avoit mis une petite fenestre au cœur, afin que par là on peut voir ses pensées. L'on voulsist bien dire que Brute, Casse et Casque, lors qu'ils entreprindrent la delivrance de Romme, ou plustost de tout le monde, ne voulurent pas que Ciceron, ce grand zelateur du bien public s'il en fut iamais, fust de la partie, et estimerent son cœur trop foible pour un fait si haut; ils se fioient bien de sa volonté, mais ils ne s'asseuroient point de son courage. Et toutesfois, qui voudra discourir les faits du temps passé et les annales anciennes, il s'en trouvera peu ou point de ceus qui, voians leur païs mal mené et en mauvaises mains, aient entrepris d'une intention bonne, entiere et non feinte, de le delivrer, qui n'en soient venus à bout, et que la liberté, pour se faire paroistre, ne se soit elle mesme fait espaule. Harmode, Aristogiton, Thrasybule, Brute le vieus, Valere et Dion, comme ils l'ont vertueusement pensé, l'executerent heureusement: en tel cas, quasi iamais à bon vouloir ne defaut la fortune. Brute le ieune et Casse osterent bien heureusement la servitude, mais en ramenant la liberté ils moururent: non pas miserablement (car quel blasphesme seroit ce de dire qu'il y ait eu rien de miserable en ces gens là, ni en leur mort ni en leur vie?), mais certes au grand dommage, perpetuel malheur et entiere ruine de la republicque, laquelle fut, comme il semble, enterrée avec eus. Les autres entreprises qui ont esté faites depuis contre les empereurs romains n'estoient que coniurations de gens ambitieus, lesquels ne sont pas à plaindre des inconveniens qui leur en sont advenus, estant bel à voir qu'ils desiroient, non pas oster, mais remuer la couronne, pretendans chasser le tiran et retenir la tirannie. A ceux cy ie ne voudrois pas moymesme qu'il leur en fut bien succedé, et suis content qu'ils aient monstré, par leur exemple, qu'il ne faut pas abuser du saint nom de liberté pour faire mauvaise entreprise.

    Mais pour revenir à nostre propos, duquel ie m'estois quasi perdu, la premiere raison pourquoy les hommes servent volontiers est pource qu'ils naissent serfs et sont nourris tels. De ceste cy en vient un'autre, qu'aisement les gens deviennent, soubs les tirans, lasches et effemines: dont ie sçay merveilleusement bon gré à Hyppocras, le grand pere de la medecine, qui s'en est pris garde, et l'a ainsi dit en l'un de ses livres qu'il institue Des maladies. Ce personnage avoit certes en tout se le cœur en bon lieu, et le monstra bien lors que le Grand Roy le voulut attirer pres de lui à force d'offres et grands presens, il luy respondit franchement qu'il feroit grand conscience de se mesler de guerir les Barbares qui vouloient tuer les Grecs, et de bien servir par son art à lui qui entreprenoit d'asservir la Grece. La lettre qu'il lui envoia se void ancore auiourd'hui parmi ses autres œuvres et tesmoignera pour iamais de son bon cœur et de sa noble nature. Or, est il doncques certein qu'avec la liberté se perd tout en un coup la vaillance. Les gens subiects n'ont point d'allegresse au combat ni d'aspreté: ils vont au danger quasi comme attachés et tous engourdis, par maniere d'acquit, et ne sentent point bouillir dans leur cœur l'ardeur de la franchise qui fait mespriser le peril et donne envie d'achapter, par une belle mort entre ses compagnons, l'honneur et la gloire. Entre les gens libres, c'est à l'envi à qui mieulx mieux, chacun pour le bien commun, chacun pour soi, ils s'attendent d'avoir tous leur part au mal de la defaite ou au bien de la victoire; mais les gens asservis, outre ce courage guerrier, ils perdent aussi en toutes autres choses la vivacité, et ont le cœur bas et mol et incapable de toutes choses grandes. Les tirans connoissent bien cela, et voians qu'ils prennent ce pli, pour les faire mieulx avachir, ancore ils aident ils.

    Xenophon, historien grave et du premier rang entre les Grecs, a fait un livre auquel il fait parler Simonide avec Hieron, tiran de Syracuse, des miseres du tira. Ce livre est plein de bonnes et graves remonstrances, et qui ont aussi bonne grace, à mon advis, qu'il est possible. Que pleust à Dieu que les tirans qui ont iamais esté l'eussent mis devant les yeux et s'en fussent servis de miroir! Ie ne puis pas croire qu'ils n'eussent reconnu leurs verrues et eu quelque honte de leurs taches. En ce traité il conte la peine enquoy sont les tirans, qui sont contrains, faisans mal à tous, se craindre de tous. Entre autres choses, il dit cela, que les mauvais rois se servent d'estrangers à la guerre et les souldoient, ne s'osans fier de mettre à leurs gens, à qui ils ont fait tort, les armes en main. (Il y a bien eu de bons rois qui ont eu à leur soulde des nations estrangeres, comme des François mesmes, et plus ancore d'autresfois qu'auiourd'huy, mais à une autre intention, pour garder les leurs, n'estimant rien le dommage de l'argent pour espargner les hommes. C'est ce que disoit Scipion, ce croi ie, le grand Afriquain, qu'il aimeroit mieux avoir sauvé un citoien que defait cent ennemis.) Mais, certes, cela est bien asseuré, que le tiran ne pense iamais que sa puissance lui soit asseurée, sinon quand il est venu à ce point qu'il n'a sous lui homme qui vaille: donques à bon droit lui dira on cela, que Thrason en Terence se vante avoir reproché au maistre des Elephans:

    Pour cela si brave vous estes
    Que vous aves charge des bestes.

    Mais ceste ruse de tirans d'abestir leurs subiects ne se peut pas congnoistre plus clairement que par ce que Cyrus fit envers les Lydiens, apres qu'il se fut emparé de Sardis, la maistresse ville de Lydie, et qu'il eust pris à merci Cresus, ce tant riche roy, et l'eut amené quand et soy: on lui apporta nouvelles que les Sardains s'estoient révoltés; il les eus bien tost reduits sous sa main; mais, ne voulant pas ni mettre à sac une tant belle ville, ni estre tousiours en peine d'y tenir une armée pour la garder, il s'advisa d'un grand expedient pour s'en asseurer: il y establit des bordeaus, des tavernes et ieux publics, et feit publier une ordonnance que les habitans eussent à en faire estat. Il se trouva si bien de ceste garnison que iamais depuis contre les Lydiens ne fallut tirer un coup d'espée. Ces pauvres et miserables gens s'amuserent à inventer toutes sortes de ieus, si bien que les Latins en ont tiré leur mot, et ce que nous appelons passetemps, ils l'appellent Ludi, comme s'ils vouloient dire Lydi. Tous les tirans n'ont pas ainsi declaré expres qu'ils voulsissent effeminer leurs gens; mais, pour vrai, ce que celui ordonna formelement et en effect, sous main ils l'ont pourchassé la plus part. A la verité c'est le naturel du menu populaire, duquel le nombre est tousiours plus grand dedans les villes, qu'il est soubçonneus à l'endroit de celui qui l'aime, et simple envers celui qui le trompe. Ne penses pas qu'il y ait nul oiseau qui se prenne mieulx à la pipée, ni poisson aucun qui, pour la friandise du ver, s'accroche plus tost dans le haim que tous les peuples s'aleschent vistement à la servitude, par la moindre plume qu'on leur passe, comme l'on dit, devant la bouche; et c'est chose merveilleuse qu'ils se laissent aller ainsi tost, mais seulement qu'on les chatouille. Les theatres, les ieus, les farces, les spectacles, les gladiateurs, les bestes estranges, les medailles, les tableaus et autres telles drogueries, c'estoient aus peuples anciens les apasts de la servitude, le pris de leur liberté, les outils de la tirannie. Ce moien, ceste pratique, ces allechemens avoient les anciens tirans, pour endormir leurs subiects sous le ioug. Ainsi les peuples, assotis, trouvans beaus ces passetemps, amusés d'un vain plaisir, qui leur passoit devant les yeulx, s'accoustumoient à servir aussi niaisement, mais plus mal que les petits enfans qui, pour voir les luisans images des livres enluminés, aprenent à lire. Les rommains tirans s'adviserent ancore d'un autre point: de festoier souvent les dizaines publiques, abusant ceste canaille comme il falloit, qui se laisse aller plus qu'à toute autre chose, au plaisir de la bouche: le plus avisé et entendu d'entre eus n'eust pas quitté son esculée de soupe pour recouvrer la liberté de la republique de Platon. Les tirans faisoient largesse d'un quart de blé, d'un sestier de vin, et d'un sesterce; et lors c'estoit pitié d'ouïr crier Vive le roi! Les lourdaus ne s'avisoient pas qu'ils ne faisoient que recouvrer une partie du leur, et que cela mesmes qu'ils recouvroient, le tiran ne leur eust peu donner, si devant il ne l'avoit osté à eus mesmes. Tel eust amassé auiourd'hui le sesterce, et se fut gorgé au festin public, benissant Tibere et Neron et leur belle liberalité qui, le lendemain, estant contraint d'abandonner ses biens à leur avarice, ses enfans à la luxure, son sang mesmes à la cruauté de ces magnifiques empereurs, ne disoit mot, non plus qu'une pierre, ne se remuoit non plus qu'une souche. Tousiours le populaire a eu cela: il est au plaisir qu'il ne peut honnestement recevoir, tout ouvert et dissolu, et, au tort et à la douleur qu'il ne peut honnestement souffrir, insensible. Ie ne vois pas maintenant personne qui, oiant parler de Neron, ne tremble mesmes au surnom de ce vilain monstre, de ceste orde et sale peste du monde; et toutesfois, de celui là, de ce boutefeu, de ce bourreau, de ceste beste sauvage, on peut bien dire qu'apres sa mort, aussi vilaine que sa vie, le noble peuple romain en receut tel desplaisir, se souvenant de ses ieus et de ses festins, qu'il fut sur le point d'en porter le deuil; ainsi l'a écrit Corneille Tacite, auteur bon et grave, et des plus certeins. Ce qu'on ne trouvera pas estrange, veu que ce peuple là mesmes avoit fait au paravant à la mort de Iules Cæsar, qui donna congé aus lois et à la liberté, auquel personnage il n'y eut, ce me semble, rien qui vaille, car son humanité mesmes, que l'on presche tant, fut plus dommageable que la cruauté du plus sauvage tiran qui fust onques, pource qu'à la verité ce fut ceste sienne venimeuse douceur qui, envers le peuple romain, sucra la servitude; mais apres sa mort, ce peuple là, qui avoit ancore en la bouche ses bancquets, et en l'esprit la souvenance de ses prodigalités, pour lui faire ses honneurs et le mettre en cendre, amonceloit à l'envi les bancs de la place, et puis lui esleva une colonne comme au Pere du peuple (ainsi le portoit le chapiteau), et lui fit plus d'honneur, tout mort qu'il estoit, qu'il n'en debuoit faire par droit à homme du monde, si ce n'estoit par aventure à ceus qui l'avoient tué. Ils n'oublierent pas aussi cela, les empereurs romains, de prendre communement le tiltre de tribun du peuple, tant pource ce que cest office estoit tenu pour saint et sacré qu'aussi il estoit establi pour la defense et protection du peuple, et sous la faveur de l'estat. Par ce moien, ils s'asseuroient que le peuple se fieroit plus d'eus, comme s'il devoit en ouïr le nom, et non pas sentir les effects au contraire. Auiourd'hui ne font pas beaucoup mieux ceus qui ne font gueres mal aucun, mesmes de consequence, qu'ils ne facent passer devant quelque ioly propos du bien public et soulagement commun: car tu sçais bien, ô Longa, le formulaire, duquel en quelques endroits ils pourroient user assez finement; mais à la plus part, certes, il n'y peut avoir de finesse là où il y a tant d'impudence. Les rois d'Assyrie, et ancore apres eus ceus de Mede, ne se presentoient en public que le plus tard qu'ils pouvoient, pour mettre en doute ce populas s'ils estoient en quelque chose plus qu'hommes, et laisser en ceste resverie les gens qui font volontiers les imaginatifs aus choses desquelles ils ne peuvent iuger de veue. Ainsi tant de nations, qui furent asses long temps sous cest empire Assyrien, avec ce mistere s'accoustumoient à servir et servoient plus volontiers, pour ne sçavoir pas quel maistre ils avoient, ni à grand'peine s'ils en avoient, et craignoient tous, à crédit, un que personne iamais n'avoit veu. Les premiers rois d'Égipte ne se monstroient gueres, qu'ils ne portassent tantost un chat, tantost une branche, tantost du feu sur la teste, et se masquoient ainsi et faisoient les basteleurs; et, en ce faisant, par l'estrangeté de la chose ils donnoient à leurs subiects quelque reverence et admiration, où, aus gens qui n'eussent esté trop sots ou trop asservis, ils n'eussent appresté, ce m'est advis, sinon passetems et risée. C'est pitié d'ouïr parler de combien de choses les tirans du temps passé faisoient leur profit pour fonder leur tirannie; de combien de petits moiens ils se servoient, aians de tout tems trouvé ce populas fait à leur poste, auquel il ne sçavoient si mal tendre filet qu'ils ne s'y vinsent prendre; lequel ils ont tousiours trompé à si bon marché qu'ils ne l'assuietissoient iamais tant que lors qu'ils s'en moquoient le plus.

    Que dirai ie d'une autre belle bourde que les peuples anciens prindrent pour argent content? Ils creurent fermement que le gros doigt de Pyrrhe, roy des Epirotes, faisoit miracles et guerissoit les malades de la rate; ils enrichirent ancore mieus le conte, que ce doigt apres qu'on eut bruslé tout le corps mort, s'estoit trouvé entre les cendres, s'estant sauvé, maugré le feu. Tousiours ainsi le peuple sot fait lui mesmes les mensonges, pour puis apres les croire. Prou de gens l'ont ainsi escrit, mais de façon qu'il est bel à voir qu'ils ont amassé cela des bruits de ville et du vain parler du populas. Vespasian, revenant d'Assyrie et passant à Alexandrie pour aller à Romme s'emparer de l'empire, feit merveilles: il addressoit les boiteus, il rendoit clair-voians les aveugles, et tout plein d'autres belles choses ausquelles qui ne pouvoit voir la faute qu'il y avoit, il estoit à mon advis plus aveugle que ceus qu'il guerissoit. Les tirans mesmes trouvoient bien estrange que les hommes peussent endurer un homme leur faisant mal; ils vouloient fort se mettre la religion devant pour gardecorps, et, s'il estoit possible, emprunter quelque eschantillon de la divinité pour le maintien de leur meschante vie. Donques Salmonée, si l'on croit à la sibylle de Virgile en son enfer, pour s'estre ainsi moqué des gens et avoir voulu faire du Iuppiter, en rend maintenant conte, et elle le veit en l'arrier-enfer,

    Souffrant cruels tourmens, pour vouloir imiter
    Les tonnerres du ciel, et feus de Iuppiter.
    Dessus quatre coursiers celui alloit, branlant,
    Haut monté, dans son poing un grand flambeau brillant.
    Par les peuples gregeois et dans le plein marché,
    De la ville d'Élide haut il avoit marché
    Et faisant sa bravade ainsi entreprenoit
    Sur l'honneur qui, sans plus aus dieus appartenoit.
    L'insensé, qui l'orage et foudre inimitable
    Contrefaisoit d'airain, et d'un cours effroiable
    De chevaus cornepies le Pere tout puissant!
    Lequel, bien tost apres, ce grand mal punissant,
    Lança, non un flambeau, non pas une lumiere
    D'une torche de cire, avecques sa fumiere,
    Et de ce rude coup d'une horrible tempeste,
    Il le porta à bas, les pieds par dessus teste.

    Si cestuy qui ne faisoit que le sot est à ceste heure si bien traité là bas, ie croi que ceus qui ont abusé de la religion, pour estre meschans, s'y trouveront ancore à meilleures enseignes.

    Les nostres semerent en France ie ne sçai quoi de tel, des crapaus, des fleursdelis, l'ampoule et l'oriflamb. Ce que de ma part, comment qu'il en soit, ie ne veus pas mescroire, puis que nous ni nos ancestres n'avons eu iusques ici aucune occasion de l'avoir mescreu, aians tousiours eu des rois si bons en la paix et si vaillans en la guerre, qu'ancore qu'ils naissent rois, si semble il qu'ils ont esté non pas faits comme les autres par la nature, mais choisis par le Dieu tout puissant, avant que naistre, pour le gouvernement et la conservation de ce roiaume; et ancore, quand cela n'y seroit pas, si ne voudrois ie pas pour cela entrer en lice pour debattre la verité de nos histoires, ni les esplucher si privement, pour ne tollir ce bel esbat, où se pourra fort escrimer nostre poesie françoise, maintenant non pas accoustrée, mais, comme il semble, faite tout à neuf par nostre Ronsard, nostre Baïf, nostre du Bellay, qui en cela avancent bien tant nostre langue, que i'ose esperer que bien tost les Grecs ni les Latins n'auront gueres, pour ce regard, devant nous, sinon, possible, le droit d'aîsnesse. Et certes ie ferois grand tort à nostre rime, car i'use volontiers de ce mot, et il ne me desplait point pour ce qu'ancore que plusieurs l'eussent rendue mechanique, toutesfois ie voy assés de gens qui sont à mesmes pour la ranoblir et lui rendre son premier honneur; mais ie lui ferois, di-ie, grand tort de lui oster maintenant ces beaus contes du roi Clovis, ausquels desià ie voy, ce me semble, combien plaisamment, combien à son aise s'y esgaiera la veine de nostre Ronsard, en sa Franciade. I'entens sa portée, ie connois l'esprit aigu, ie sçay la grace de l'homme: il fera ses besoignes de l'oriflamb aussi bien que les Romains de leurs ancilles

    et des boucliers du ciel en bas iettés,

    ce dit Virgile; il mesnagera nostre Ampoule aussi bien que les Atheniens le panier d'Erictone; il fera parler de nos armes aussi bien qu'eux de leur olive qu'ils maintiennent estre ancore en la tour de Minerve. Certes ie serois outrageus de vouloir dementir nos livres et de courir ainsi sur les erres de nos poetes. Mais pour retourner d'où, ie ne sçay comment, i'avois destourné le fil de mon propos, il n'a iamais esté que les tirans, pour s'asseurer, ne se soient efforcés d'accoustumer le peuple envers eus, non seulement à obeissance et servitude, mais ancore à devotion. Donques ce que i'ay dit iusques icy, qui apprend les gens à servir plus volontiers, ne sert guere aus tirans que pour le menu et grossier peuple.

    Mais maintenant ie viens à un point, lequel est à mon advis le ressort et le secret de la domination, le soustien et fondement de la tirannie. Qui pense que les halebardes, les gardes et l'assiette du guet garde les tirans, à mon iugement se trompe fort; et s'en aident ils, comme ie croy, plus pour la formalité et espouvantail que pour fiance qu'ils y ayent. Les archers gardent d'entrer au palais les mal-habillés qui n'ont nul moyen, non pas les bien armés qui peuvent faire quelque entreprise. Certes, des empereurs romains il est aisé à conter qu'il n'en y a pas eu tant qui aient eschappé quelque dangier par le secours de leurs gardes, comme de ceus qui ont esté tués par leurs archers mesmes. Ce ne sont pas les bandes des gens à cheval, ce ne sont pas les compaignies des gens de pied, ce ne sont pas les armes qui defendent le tiran. On ne le croira pas du premier coup, mais certes il est vray: ce sont tousiours quatre ou cinq qui maintiennent le tiran, quatre ou cinq qui lui tiennent tout le païs en servage. Tousiours il a esté que cinq ou six ont eu l'oreille du tiran, et s'y sont approché d'eus mesmes, ou bien ont esté appelés par lui, pour estre les complices de ses cruautés, les compaignons de ses plaisirs, les macquereaus de ses voluptés, et communs aus biens de ses pilleries. Ces six adressent si bien leur chef, qu'il faut, pour la societé, qu'il soit meschant, non pas seulement par ses meschancetés, mais ancore des leurs. Ces six ont six cent qui proufitent sous eus, et font de leurs six cent ce que les six font au tiran. Ces six cent en tiennent sous eus six mille, qu'ils ont eslevé en estat, ausquels ils font donner ou le gouvernement des provinces, ou le maniement des deniers, afin qu'ils tiennent la main à leur avarice et cruauté, et qu'ils l'exécutent quand il sera temps, et facent tant de maus d'ailleurs qu'ils ne puissent durer que soubs leur ombre, ni s'exempter que par leur moien des loix et de la peine. Grande est la suitte qui vient apres cela, et qui voudra s'amuser à devider ce filet, il verra que, non pas les six mille, mais les cent mille, mais les millions, par ceste corde, se tiennent au tiran, s'aidant d'icelle comme, en Homere, Iuppiter qui se vante, s'il tire la chesne, d'emmener vers soi tous les dieus. De là venoit la creue du Senat sous Iules, l'establissement de nouveaus estats, erection d'offices; non pas certes, à le bien prendre, réformation de la iustice, mais nouveaus soustiens de la tirannie. En somme que l'on en vient là, par les faveurs ou soufaveurs, les guains ou reguains qu'on a avec les tirans, qu'il se trouve en fin quasi autant de gens ausquels la tirannie semble estre profitable, comme de ceus à qui la liberté seroit aggreable. Tout ainsi que les medecins disent qu'en nostre corps s'il y a quelque chose de gasté, deslors qu'en autre endroit il s'y bouge rien, il se vient aussi tost rendre vers ceste partie vereuse: pareillement, deslors qu'un roi s'est declaré tiran, tout le mauvais, toute la lie du roiaume, ie ne dis pas un tas de larroneaus et essorillés, qui ne peuvent gueres en une republicque faire mal ne bien, mais ceus qui sont taschés d'une ardente ambition et d'une notable avarice, s'amassent autour de lui et le soustiennent pour avoir part au butin, et estre, sous le grand tiran, tiranneaus eus mesmes. Ainsi font les grands voleurs et les fameus corsaires: les uns discovrent le païs, les autres chevalent les voiageurs; les uns sont en embusche, les autres au guet; les autres massacrent, les autres despouillent, et ancore qu'il y ait entr'eus des preeminences, et que les uns ne soient que vallets, les autres chefs de l'assemblee, si n'en y a il à la fin pas un qui ne se sente sinon du principal butin, au moins de la recerche. On dit bien que les pirates ciliciens ne s'assemblerent pas seulement en si grand nombre, qu'il falut envoier contr'eus Pompee le grand; mais ancore tirerent à leur alliance plusieurs belles villes et grandes cités aus havres desquelles ils se mettoient en seureté, revenans des courses, et pour recompense leur bailloient quelque profit du recelement de leur pillage.

    Ainsi le tiran asservit les subiects les uns par le moien des autres, et est gardé par ceus desquels, s'ils valoient rien, il se devroit garder; et, comme on dit, pour fendre du bois il fait les coings du bois mesme. Voilà ses archers, voilà ses gardes, voilà ses halebardiers; non pas qu'eus mesmes ne souffrent quelque fois de lui, mais ces perdus et abandonnés de Dieu et des hommes sont contens d'endurer du mal pour en faire, non pas à celui qui leur en faict, mais à ceus qui endurent comme eus, et qui n'en peuvent mais. Toutesfois, voians ces gens là, qui nacquetent le tiran pour faire leurs besongnes de sa tirannie et de la servitude du peuple, il me prend souvent esbahissement de leur meschanceté, et quelque fois pitié de leur sottise: car, à dire vrai, qu'est ce autre chose de s'approcher du tiran, que se tirer plus arriere de sa liberté, et par maniere de dire serrer à deus mains et ambrasser la servitude? Qu'ils mettent un petit à part leur ambition et qu'ils se deschargent un peu de leur avarice, et puis qu'ils se regardent eus mesmes et qu'ils se reconnoissent, et ils verront clairement que les villageois, les païsans, lesquels tant qu'ils peuvent ils foulent aus pieds, et en font pis que de forsats ou esclaves, ils verront, dis ie, que ceus là, ainsi mal menés, sont toutesfois, au pris d'eus, fortunés et aucunement libres. Le laboureur et l'artisan, pour tant qu'ils soient asservis, en sont quittes en faisant ce qu'on leur dit; mais le tiran voit les autres qui sont pres de lui, coquinans et mendians sa faveur: il ne faut pas seulement qu'ils facent ce qu'il dit, mais qu'ils pensent ce qu'il veut, et souvent, pour lui satisfaire qu'ils previennent ancore ses pensées. Ce n'est pas tout à eus de lui obeïr, il faut ancore lui complaire; il faut qu'ils se rompent, qu'ils se tourmentent, qu'ils se tuent à travailler en ses affaires, et puis qu'ils se plaisent de son plaisir, qu'ils laissent leur goust pour le sien, qu'ils forcent leur complexion, qu'ils despouillent leur naturel; il faut qu'ils se prennent garde à ses parolles, à sa vois, à ses signes, et à ses yeulx; qu'ils n'aient ny œil, ny pied, ny main, que tout ne soit au guet pour espier ses volontés et pour descouvrir ses pensées. Cela est ce vivre heureusement? cela s'appelle il vivre? est il au monde rien moins supportable que cela, ie ne dis pas à un homme de cœur, ie ne dis pas à un bien né, mais seulement à un qui ait le sens commun, ou sans plus, la face d'homme? Quelle condition est plus miserable que de vivre ainsi, qu'on n'aie rien à soy, tenant d'autrui son aise, sa liberté, son corps et sa vie?

    Mais ils veulent servir pour avoir des biens: comme s'ils pouvoient rien gaigner qui fust à eus, puisqu'ils ne peuvent pas dire de soy qu'ils soient à eus mesmes; et comme si aucun pouvoit avoir rien de propre sous un tiran, ils veulent faire que les biens soient à eus, et ne se souviennent pas que ce sont eus qui lui donnent la force pour oster tout à tous, et ne laisser rien qu'on puisse dire estre à personne. Ils voient que rien ne rend les hommes subiets à sa cruauté que les biens; qu'il n'y a aucun crime envers lui digne de mort que le dequoy; qu'il n'aime que les richesses et ne defait que les riches, et ils se viennent presenter, comme devant le boucher, pour s'y offrir ainsi plains et refaits et lui en faire envie. Ces favoris ne se doivent pas tant souvenir de ceus qui ont gaigné autour des tirans beaucoup de biens, comme de ceus qui, aians quelque temps amassé, puis apres y ont perdu et les biens et les vies; il ne leur doit pas tant venir en l'esprit combien d'autres y ont gaigné de richesses, mais combien peu ceus là les ont gardées. Qu'on discouvre toutes les anciennes histoires, qu'on regarde celles de nostre souvenance, et on verra tout à plein combien est grand le nombre de ceus qui, aians gaigné par mauvais moiens l'oreille des princes, aians ou emploié leur mauvaistié ou abusé de leur simplesse, à la fin par ceus-là mesmes ont esté aneantis, et autant qu'ils y avoient trouvé de facilité pour les elever, autant y ont ils congneu puis apres d'inconstance pour les abattre. Certainement en si grand nombre de gens qui se sont trouvé iamais pres de tant de mauvais rois, il en a esté peu, ou comme point, qui n'aient essaié quelque fois en eus mesmes la cruauté du tiran, qu'ils avoient devant attisée contre les autres: le plus souvent s'estans enrichis, sous ombre de sa faveur, des despouilles d'autrui, ils l'ont à la fin eus mesmes enrichi de leurs despouilles.

    Les gens de bien mesmes, si quelque fois il s'en trouve quelqu'un aimé du tiran, tant soient ils avant en sa grace, tant reluise en eus la vertu et integrité, qui voire aus plus meschans donne quelque reverence de soi quand on la voit de pres, mais les gens de bien, di-ie, n'y sçavroient durer, et faut qu'ils se sentent du mal commun, et qu'à leurs despens ils esprouvent la tirannie. Un Seneque, un Burre, un Thrasée, ceste terne de gens de bien, lesquels mesmes les deus leur male fortune approcha du tiran et leur mit en main le maniement de ses affaires, tous deus estimés de lui, tous deus cheris, et ancore l'un l'avoit nourri et avoit pour gages de son amitié la nourriture de son enfance; mais ces trois là sont suffisans tesmoins, par leur cruelle mort, combien il y a peu d'asseurance en la faveur d'un mauvais maistre; et, à la verité, quelle amitié peut on esperer de celui qui a bien le cœur si dur que d'haïr son roiaume, qui ne fait que lui obeïr, et lequel, pour ne se savoir pas ancore aimer, s'appauvrit lui mesme et destruit son empire?

    Or, si on veut dire que ceus là pour avoir bien vescu sont tombés en ces inconveniens, qu'on regarde hardiment autour de celui là mesme, et on verra que ceus qui vindrent en sa grace et s'y maintindrent par mauvais moiens ne furent pas de plus longue durée. Qui a ouï parler d'amour si abandonnée, d'affection si opiniastre? qui a iamais leu d'homme si obstinement acharné envers femme que de celui là envers Popee? or fut elle apres empoisonnée par lui mesme. Agrippine sa mere avoit tué son mari Claude pour lui faire place à l'empire; pour l'obliger, elle n'avoit iamais fait difficulté de rien faire ni de souffrir: donques son fils mesme, son nourrisson, son empereur fait de sa main, apres l'avoir souvent faillie, en fin lui osta la vie; et n'y eut lors personne qui ne dit qu'elle avoit trop bien mérité ceste punition, si c'eust esté par les mains de tout autre que de celui à qui elle l'avoit baillée. Qui fut oncques plus aisé à manier, plus simple, pour le dire mieus, plus vrai niais que Claude l'empereur? qui fut oncques plus coiffé que femme que lui de Messaline? Il la meit en fin entre les mains du bourreau. La simplesse demeure tousiours aus tirans, s'ils en ont, à ne sçavoir bien faire, mais ie ne sçay comment à la fin, pour user de cruauté, mesmes envers ceus qui leur sont pres, si peu qu'ils ont d'esprit, cela mesme s'esveille. Assés commun est le beau mot de cest autre là qui, voiant la gorge de sa femme descouverte, laquelle il aimoit le plus, et sans laquelle il sembloit qu'il n'eust sceu vivre, il la caressa de ceste belle parole: Ce beau col sera tantost coupé, si ie le commande. Voilà pourquoi la plus part des tirans anciens estoient communement tués par leurs plus favoris, qui, aians congneu la nature de la tirannie, ne se pouvoient tant asseurer de la volonté du tiran comme ils se deffioient de sa puissance. Ainsi fut tué Domitian par Estienne, Commode par une de ses amies mesmes, Antonin par Macrin, et de mesme quasi tous les autres.

    C'est cela que certainement le tiran n'est iamais aimé ni n'aime. L'amitié, c'est un nom sacré, c'est une chose sainte; elle ne se met iamais qu'entre gens de bien, et ne se prend que par une mutuelle estime; elle s'entretient non tant par bienfaits que par la bonne vie. Ce qui rend un ami asseuré de l'autre, c'est la connoissance qu'il a de son integrité: les respondens qu'il en a, c'est son bon naturel, la foi et la constance. Il n'i peut avoir d'amitié là où est la cruauté, là où est la desloiauté, là où est l'iniustice; et entre les meschans, quand ils s'assemblent, c'est un complot, non pas une compaignie; ils ne s'entr'aiment pas, mais ils s'entrecraignent; ils ne sont pas amis, mais ils sont complices.

    Or, quand bien cela n'empescheroit point, ancore seroit il mal aisé de trouver en un tiran un amour asseurée, par ce qu'estant au dessus de tous, et n'aiant point de compaignon, il est desià au delà des bornes de l'amitié, qui a son vrai gibier en l'equalité, qui ne veut iamais clocher, ains est tousiours egale. Voilà pourquoi il y a bien entre les voleurs (ce dit on) quelque foi au partage du butin, pource qu'ils sont pairs et compaignons, et s'ils ne s'entr'aiment, au moins ils s'entrecraignent et ne veulent pas, en se desunissant, rendre leur force moindre; mais du tiran, ceus qui sont ses favoris n'en peuvent avoir iamais aucune asseurance, de tant qu'il a appris d'eus mesmes qu'il peut tout, et qu'il n'y a droit ni devoir aucun qui l'oblige; faisant son estat de conter sa volonté pour raison, et n'avoir compaignon aucun, mais d'estre de tous maistre. Doncques n'est ce pas grand' pitié que, voiant tant d'exemples apparens, voiant le dangier si present, personne ne se veuille faire sage aus depens d'autrui, et que, de tant de gens s'approchans si volontiers des tirans, qu'il n'i ait pas un qui ait l'avisement et la hardiesse de leur dire ce que dit, comme porte le conte, le renard au lyon qui faisoit le malade: Ie t'irois volontiers voir en ta tasniere; mais ie voi assés de traces de bestes qui vont en avant vers toi, mais qui reviennent en arriere ie n'en vois pas une.

    Ces miserables voient reluire les tresors du tiran et regardent tout esbahis les raions de sa braveté; et, allechés de ceste clarté, ils s'approchent, et ne voient pas qu'ils se mettent dans la flamme qui ne peut faillir de les consommer: ainsi le satyre indiscret (comme disent les fables anciennes), voiant esclairer le feu trouvé par Promethé, le trouva si beau qu'il l'alla baiser et se brusla; ainsi le papillon qui, esperant iouïr de quelque plaisir, se met dans le feu pource qu'il reluit; il esprouve l'autre vertu, celle qui brusle, ce dit le poete toscan. Mais ancore, mettons que ces mignons eschapent les mains de celui qu'ils servent, ils ne se sauvent iamais du roi qui vient apres: s'il est bon, il faut rendre conte et reconnoistre au moins lors la raison; s'il est mauvais et pareil à leur maistre, il ne sera pas qu'il n'ait aussi bien ses favoris, lesquels communement ne sont pas contens d'avoir à leur tour la place des autres, s'ils n'ont ancore le plus souvent et les biens et les vies. Se peut il donc faire qu'il se trouve aucun qui, en si grand peril et avec si peu d'asseurance, veuille prendre ceste malheureuse place, de servir en si grand' peine un si dangereus maistre? Quelle peine, quel martire est ce, vrai Dieu? estre nuit et iour apres pour songer de plaire à un, et neantmoins se craindre de lui plus que d'homme du monde; avoir tousiours l'œil au guet, l'oreille aus escoutes, pour espier d'où viendra le coup, pour descouvrir les embusches, pour sentir la mine de ses compaignons, pour aviser qui le trahit, rire à chacun et neantmoins se craindre de tous, n'avoir aucun ni ennemi ouvert ny ami asseuré; aiant tousiours le visage riant et le cœur transi, ne pouvoir estre ioieus, et n'oser estre triste!

    Mais c'est plaisir de considerer qu'est ce qui leur revient de ce grand tourment, et le bien qu'ils peuvent attendre de leur peine et de leur miserable vie. Volontiers le peuple, du mal qu'il souffre, n'en accuse point le tiran, mais ceus qui le gouvernent: ceus là, les peuples, les nations, tout le monde à l'envi, iusques aus païsans, iusques aus laboureurs, ils sçavent leurs noms, ils dechifrent leurs vices, ils amassent sur eus mille outrages, mille vilenies, mille maudissons; toutes leurs oraisons, tous leurs veus sont contre ceus là; tous leurs malheurs, toutes les pestes, toutes leurs famines, ils les leur reprochent; et si quelque fois ils leur font par apparence quelque honneur, lors mesme ils les maugreent en leur cœur, et les ont en horreur plus estrange que les bestes sauvages. Voilà la gloire, voilà l'honneur qu'ils reçoivent de leur service envers les gens, desquels, quand chacun auroit une piece de leur corps, ils ne seroient pas ancore, ce leur semble, assés satisfaits, ni à demi saoulés de leur peine; mais certes, ancore apres qu'ils sont morts, ceus qui viennent apres ne sont iamais si paresseus que le nom de ces mange-peuples ne soit noirci de l'encre de mille plumes, et leur reputation deschirée dans mille livres, et les os mesmes, par maniere de dire, traînés par la posterité, les punissans, ancore apres leur mort, de leur meschante vie.

    Apprenons donc quelque fois, apprenons à bien faire: levons les yeulx vers le ciel, ou pour nostre honneur, ou pour l'amour mesmes de la vertu, ou certes, à parler à bon escient, pour l'amour et honneur de Dieu tout puissant, qui est asseuré tesmoin de nos faits et iuste iuge de nos fautes. De ma part, ie pense bien, et ne suis pas trompé, puis qu'il n'est rien si contraire à Dieu, tout liberal et debonnaire, que la tirannie, qu'il reserve là bas à part pour les tirans et leurs complices quelque peine particuliere.